Les FORTINS de VENISE
par
Pierre LEGRAND et Claudine CAMBIER


LES  FORTINS  DE  VENISE  - EXTRAITS 
Saga  Historique  CINQUECENTO - 1
de  Pierre  LEGRAND  &  Claudine  CAMBIER
***

PADOUE, 1509 . L’EXÉCUTION :
Or, il vient de reconnaître Laura Bagarotto et de comprendre ce qui s’est passé sous le pont . Son visage reste de marbre, mais il a laissé broncher son cheval. “Cecilia Bagarotto morte : parfait, pense-t-il. Laura Bagarotto emmenée à Venise comme catin à soldats. Elle ne nous gênera plus à Padoue et nous la surveillerons mieux dans Venise. D’ailleurs, elle a toutes les chances d’y mourir sous peu du mal français. Vaincus en mai, nous avons repris pied sur la terraferma en juillet, nous avons repoussé l’ennemi en septembre et assurons nos positions en décembre. Après tout, ce jugement n’était pas une mauvaise chose et Dieu montre qu’il est de notre côté”.
- En avant !  crie le Provveditore d’une voix forte.
Voilà comment Laura fit ses premiers pas vers Venise, à reculons, regardant à travers ses larmes le cadavre de sa mère dériver lentement sous le balcon de son palais.

VENISE, 1510 .  LE  CHAGRIN  DE  GIORGIONE  : 
 Giorgione a eu un mouvement de recul, assez semblable à celui qu’il avait eu, quelques mois plus tôt, quand elle lui avait parlé pour la première fois de sa façade des Tedeschi : une peur subite, une méfiance dans le regard encore mouillé.
- Que veux-tu que je fasse ? dit-il avec brusquerie.
- Continuer comme tu as commencé : fuir les pièges de l’amour exclusif et séduire le monde. Fuir tout ce qui t’enferme. Les mères avec les enfants au sein, laisse-les pour les autres. Soigne ta légende et fais-nous rêver, fais-nous rire, et chanter, compose de la musique, et déclame Ovide et croque la vie et émiette les petits pains aux raisins dans le décolleté des dames, et fais-nous surtout ces tableaux sublimes que personne n’a jamais pensé faire avant toi et qui te survivront.
- Petite sorcière, feu et miel, petite magicienne, que fais-tu de moi ? murmure-t-il.
Mais Laura poursuit :
- Le Ciel ne s’est pas moqué de toi, Georgi. Il t’a fait un cadeau formidable : le talent. Ne crache pas dessus. Laisse aux autres le soin de faire des enfants qu’on tuera à la guerre. Fais l’amour au monde, ou plutôt, laisse le monde te faire l’amour et fais-lui des enfants magnifiques, tes tableaux, qui dureront plus longtemps que nous tous et rendront ce monde moins cruel et moins bête. Et puis, fais-moi l’amour, j’ai tant besoin de le faire avec toi, ce soir. Tu fais chanter mon corps comme personne. Tu sais bien qu’il n’y a personne qui me fasse vibrer le corps de cette façon.

VENISE, 1512.   LA  DIXIÈME  NUIT : 
Laura s’apprête à lutter. Pour mieux se diriger par l’ouïe, elle dégage ses oreilles, et d’un geste, fait tomber le capuchon de moine qui libère une cascade de cheveux tressés. Alors, sort des ténèbres le plus beau visage d’adolescent qu’elle ait jamais vu. Un visage large, un menton fin, un nez droit, des lèvres fines, de grands yeux noirs aux longs cils de femme. Il fronce les sourcils sur un regard sévère.
- Je te prenais pour un moine, souffle-t-il. Et il n’est pas question que je me laisse embarquer par un moine !
Laura a refermé doucement la porte, tourné la clé sans bruit. En bas, la clé à marguerite coulisse en silence. Dans la cuisine,la petite clé du fenestron  est accrochée au clou du mur. Laura pousse Franco vers le fond de la pièce. Bientôt, la fenêtre ouverte laisse entrer un air glacé qui les fait frissonner. Enfin, le carré de grillage s’ouvre sur la liberté. Laura hisse le garçon sur ses mains jointes. Le corps mince de l’enfant passe à peine par l’ouverture. Il faut qu’il se plie en même temps qu’il se cramponne aux barreaux supérieurs. Il y arrive, non sans mal, passe une jambe, libère l’autre. Le voilà suspendu au-dessus du canal, accroché à la grille, comme un lézard à une muraille. Mais il n’est pas un lézard.

VENISE , 1513.  LE  RÉQUISITOIRE  ET  L’APOLOGIE : 
- Et je n’en ai pas fini, Laura. Oui, laissez ma rhétorique, comme vous dites, suivre son cours. Parce que maintenant, je veux vous parler de moi. A la place que j’occupe, ma mission est de consigner et signer les décisions prises en haut lieu au coup par coup, selon la configuration du moment du vaste chaudron à la surface duquel nous flottons. Décisions toujours appuyées sur d’excellentes raisons que je partage, mais décisions qui sont souvent totalement contradictoires entre elles. Au mieux, elles ne sont en contradiction qu’avec la morale. Cependant, comme gouverneur de l’appareil de l’État, c’est à dire de l’armée de fonctionnaires qui en font marcher la machine, il faut que je fasse appliquer ces décisions en démontrant qu’on marche droit. Car les hommes ont besoin de certitudes. Peu importe que l’on casse aujourd’hui ce qu’on avait mis longtemps à mettre en place, que nous passions des traités de commerce avec l’ennemi turc ; que le Pape soit l’ami, mais qu’on s’en défie ; que l’ennemi d’hier soit devenu l’ami d’aujourd’hui et inversement, pourvu que marche l’appareil de l’État ; que les bœufs entrent, et le grain, pour le pain, et le bois pour les galères, et l’argent pour nos besoins. Pour accomplir cela,  il faut qu’on nous serve avec fidélité, donc il faut inspirer un sentiment de confiance, une impression de stabilité , voire d’ immuabilité. A la place que j’occupe,  j’ai deux fenêtres ouvertes sur l’extérieur.  Chacune me renvoie un paysage différent. Cela donne une vision très étrange sur le monde, croyez-moi.

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 Crédit photographique : Sculpture de Claudine CAMBIER, d’après le Tableau de PALMA VECCHIO : La Bella, 1525, Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid, Espagne. (Rylands,P. Palma Vecchio. Cambridge University Press, Cambridge, UK, 1992).
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