Les FORTINS de VENISE
par
Pierre LEGRAND et Claudine CAMBIER


LE  CHANCELIER  DE  SAN  MARCO  - EXTRAITS 
Saga  Historique  CINQUECENTO - 2
de  Pierre  LEGRAND  &  Claudine  CAMBIER
***

VENISE, 1514 . LE  TABLEAU :
- Vous avez raison de vous séparer de ce tableau, murmure-t-il. 
Les yeux noirs du peintre la fixent avec une gravité où elle reconnaît la montée du désir. Il reprend :
- Il irrite les sens, alors que ce sont vos yeux qui donnent l’ivresse.
Une nouvelle fois, Laura se sent emportée par un grondement de révolte. Révolte contre l’adversité, la fatalité et tout leur hideux cortège de résignation, de renoncement, contre toute forme de soumission ou de faiblesse et contre tout ce qui peut faire ressembler un être sain à une victime. Contre l’idée de la mort et de l’inéluctable, obsession qui l’a tenue nouée toute la semaine. Elle n’est pas de celles qui pleurent ; elle est de celles qui se révulsent et jettent hors d’elles leur frénésie de vivre.
En outre, depuis qu’elle a vu mourir Giorgione sous son étreinte, son esprit associe inéluctablement la mort à l’acte de vie, exorcise le spectre de l’anéantissement par l’exultation du corps, jusqu’à ce que le chagrin d’avoir perdu un être cher et de se savoir soi-même mortel se soit lavé dans un vigoureux duo de vie, défi magistral que permet la nature humaine à tout ce qui lui rappelle son infirmité.  Aujourd’hui, comme jadis au casìn, elle pose sa main sur la nuque du jeune homme, l’attire.
- Ne partez pas, Titien, murmure-t-elle. Moi, j’en ai besoin ; et vous, vous en avez envie.

VENISE, 1515. LA  LETTRE  D’AURELIO :
Et maintenant, à toi, Nicolò Aurelio. C’est entre elle et toi. Il réfléchit encore, trempe sa plume et se lance. Il s’arrêtera peu.
Les mots lui obéissent, les idées s’appellent, il a l’habitude d’enchaîner les phrases à sa pensée, de les lier entre elles, de les forger comme un artisan habile qui fait plier la matière dans sa main, la soumet.
Nicolò Aurelio écrit. Dans le halo de la chandelle, son visage penché sur la feuille blanche est immobile, concentré. Parfois, ses yeux gris s’embuent et se perdent sur un espace étroit, mais la main qui s’est arrêtée un instant repart. La main se déplace, ligne après ligne, vole parfois vers l’encrier, hésite à peine. La main aux doigts longs rassemblés autour du tuyau de la plume ; les doigts qui dessinent souplement les boucles ou tracent, impérieux, des traits nets, jettent des accents, laissent tomber des points ; la plume qui crisse. C’est le seul bruit qui grignote le silence nocturne et rythme la danse de la main. Cette nuit-là, elle durera longtemps, la danse de la main et des doigts sur le papier. 
Mais, quand la partition est enfin achevée et que la dernière ponctuation affirme l’accent sur le dernier o de la signature et frappe le point final, Nicolò Aurelio a le sentiment d’avoir réalisé le deuxième grand travail de sa vie. 
Chaque fois, cette tâche s’accomplit dans le silence et la solitude de la nuit. La première fois, pour s’enchaîner la femme qu’il aime, il avait dessiné des canons dans des fortins. Cette fois-ci, pour éviter de la perdre, il s’était dépecé les entrailles.

TREVISE, 1515. LA  TAVERNE  DE  LA  BROCCA  DI  STAGNO :
La chose n’avait pas été facile : elle avait dû discuter pied à pied avec le Capitaine Santoni, qui n’avait pas hésité à qualifier de folie et de tentation du diable une telle expédition dans des lieux si peu fréquentables par une dame de sa qualité, si importante aux yeux du Chancelier qu’il en avait confié la garde à une troupe aguerrie qui répondait de sa sécurité sur foi de sa tête à lui, Santoni. Le bon capitaine avait protesté, menacé, tempêté, soufflé alternativement la sagesse, la crainte, et jusqu’à la pitié.
- Allons, Capitaine, avait-elle fini par dire, ne prétendez pas que je commets une folie : au contraire, afin que vous puissiez faire bravement votre métier, je viens d’avoir la sagesse de vous annoncer mon intention, alors que j’aurais aussi bien pu sortir par la porte de la ruelle sans rien vous dire.
- Mais, Signora, avait calmement répliqué Santoni, j’ai deux hommes à moi en permanence, dans la ruelle. 
- En avez-vous au moins posté sur les toits ? répondait Laura sans s’émouvoir.
- Signora, si vous persistez dans vos intentions, vous me forcerez à le faire.
Finalement, le beau Capitaine avait conclu qu’à moins d’enchaîner la Signora Aurelio au baldaquin de son lit, il ne l’empêcherait pas de déserter la demeure, et que le mieux serait encore de l’obliger à mettre sa cotte de mailles –il n’irait pas jusqu’à vérifier–, de la serrer de près, avec autant d’hommes qu’il faudrait, d’avertir les vigiles de la cité, puis de s’en remettre à Dieu.

VENISE, 1516.  L’AVEU   D’ERBABUONA :
- Maestro, je vous demande seulement un petit effort de mémoire, et ce travail-là aussi, je veux bien le rétribuer. Je n’ai pas tellement d’intérêt, après tout, à confier mes petits sachets à Maestro Perquisito et je ne souhaite pas en arriver à l’extrémité que l’on vit se produire à Florence où l’apothicaire juif Unguentano fut livré au bûcher pour pratiques abortives, sorcellerie et maléfices destinés à entraver la volonté divine du Dieu Chrétien. Vous avez encore dans l’oreille, je n’en doute pas, les propos de Fra Giovanni à l’encontre du médecin Lazzaro. Or, vous imaginez combien notre Sérénissime serait fâchée de voir se réveiller les haines populaires qu’elle est parvenue à éteindre en vous conduisant ici.  D’ailleurs, la Sainte Église de Rome voit d’un mauvais œil que Venise autorise votre communauté à vivre sur le sol consacré au Christ. Et ma foi, bien qu’on y répugne, donner au peuple en colère ou à l’Inquisition papale un apothicaire à brûler pour calmer leurs chagrins serait parfois bienvenu. D’autant que le Nonce, Monseigneur Mazzoni, est de mes amis et qu’il n’a accepté que difficilement d’imposer la modération à Fra Giovanni. Allons, Maestro Erbabuona, soyez aimable, confiez-vous et soyons d’un commerce agréable. Tout le monde partage un secret avec un médecin, un prêtre ou un apothicaire. 

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 Crédit photographique : MAITRE de la RATIERE. Bataille de Marignan (détail). Musée Condé, Chantilly, France. (Fournel JL & Zancarini JC, Les Guerres d’Italie, Gallimard, Paris, 2003).

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